Global Caribbean Network (GCN), la société à laquelle le conseil général de Guadeloupe a confié l'exploitation et la commercialisation aux opérateurs du câble sous-marin Guadeloupe Numérique, financé à 75% par des fonds publics, vient de publier son offre de services au départ de Saint-Barthélemy. Cette publication fait suite à une obligation décidée par l'ARCEP considérant l'opérateur du câble comme étant en situation de quasi-monopole sur les portes de sorties de l'île.

Pour joindre le reste du monde, les fournisseurs d'accès, où qu'ils se trouvent, ont besoin de pouvoir atteindre les autres réseaux constituant l'internet. Pour cela, les réseaux s'interconnectent directement entre eux pour échanger leurs trafics respectifs. C'est ce qu'on appelle le peering. C'est un arrangement, en général sans échange monétaire, qui bénéficie aux deux réseaux concernés. Mais cette interconnexion directe ne peut être réalisée que si les réseaux sont géographiquement proches, ou peuvent se joindre via des points d'échange présents à proximité de leurs réseaux respectifs, voire en dernier recours via des liaisons dédiées longue distance. Pour joindre les réseaux distants, les fournisseurs d'accès doivent généralement recourir aux services d'un opérateur de transit. Le transit est un service offert par un réseau qui dispose d'une certaine étendue géographique, par exemple inter-continentale, en empruntant des câbles sous-marins. Ainsi, le réseau du transitaire accepte, contre paiement, de transporter les paquets pour le compte de réseaux plus petits et moins étendus.

A l'heure actuelle, à Saint-Barthélemy, un seul et unique réseau offre ces services de transit et constitue ainsi la seule porte de sortie pour un FAI local. Mais il se pose un important problème de coût. Alors que dans la plupart des métropoles européennes ou américaines, le transit se négocie à 50 centimes le Mbit/s, à Saint-Barth, un opérateur devrait débourser 50 euros, soit 100 fois plus cher pour le même service. Considérant qu'aujourd'hui, le débit moyen à l'heure la plus chargée de la journée se situe aux alentours de 0,3 Mbit/s par accès internet haut débit (ADSL), et aux alentours de 1 Mbit/s pour un accès très haut débit (VDSL2, FttH, ...), le coût mensuel du transit par abonné serait compris entre 15 et 50 euros ! Inutile de préciser qu'à ce prix, il est impossible pour un opérateur local de proposer des offres à un tarif raisonnable à ses abonnés. Il faut en effet ajouter au coût du transit tous les autres coûts induits par la fourniture du service au domicile de l'utilisateur (la boucle locale, la collecte, l'hébergement des équipements, ...).

En plus de ces coûts mensuels de transit, GCN facture 3000 à 7000 euros de frais d'accès au service, là ou la plupart des opérateurs de transit ne facturent aucun frais, ou tout au plus quelques centaines d'euros. Sur un territoire de 9000 habitants, il faudrait ainsi une part de marché irréaliste pour un opérateur alternatif pour pouvoir justifier le paiement de tels frais d'accès.

On est ainsi face à une double barrière tarifaire. Et on peut s'interroger sur l'obligation qui est faite à GCN par l'ARCEP d'orienter ses tarifs vers les coûts. Quels sont les coûts de GCN qui justifient de tels tarifs ? Que penser de l'utilité d'un câble sous-marin, subventionné par la collectivité de Saint-Barthélemy à hauteur d'un million d'euro, alors les opérateurs locaux sont dans l'incapacité de l'utiliser ?

Comment font les fournisseurs d'accès internet présents sur l'île pour proposer leurs offres ? D'abord il faut préciser que les FAI grand public (Orange, Dauphin, Médiaserv) sont tous d'envergure régionale ou nationale et bénéficient ainsi d'importantes économies d'échelle sur leurs achats de capacité de transit, qu'ils n'achètent pas localement. Leurs clients de Saint-Barthélemy représentent pour ces opérateurs une proportion infime de leur masse de clients. En considérant seulement leurs client de Saint-Barthélemy, on peut sérieusement s'interroger sur leur rentablité au niveau local.

Alors que faire ? Laisser Saint-Barthélemy dans son état de cul-de-sac numérique ? Continuer de voir les paquets qu'on adresse à nos voisins de palier transiter par Saint-Martin ou New York, faute d'interconnexion locale ? Nous satisfaire des offres triple-play ADSL de super marché à 60 euros par mois et bientôt à un très haut débit bridé et hors de prix (ex. Dauphin offre du 30 Mbit/s / 1 Mbit/s à 99 euros par mois sur le réseau FttH de Sainte-Anne en Guadeloupe) faute de tarifs de transit raisonnables ?

Il est urgent que l'Etat et les collectivité locales (re)prennent les choses en main. Et que la continuité numérique devienne une réalité pour tous les territoires français du globe. Ainsi, on a entendu Fleur Pellerin annoncer qu'elle souhaite faire d'un Pointe-à-Pitre - Paris, l'équivalent d'un Bordeaux - Paris. On attend des actes.